Das Berliner Corbusierhaus...

 

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L'unité d'habitation de Berlin de Le Corbusier, étudiée par Nicolas Clémens

 

Extrait de : CLEMENS (Nicolas), L'unité d'habitation de Berlin de Le Corbusier, mémoire de maîtrise d'histoire de l'art contemporain, soutenu avec mention très bien, à l'université de Lille 3 en septembre 2004, réalisé sous la direction de F. Robichon, professeur d'histoire de l'art contemporain.

 

Contacts : nicoclemens  aet  hotmail.com

 

Foto: T. Staeck / © Fondation Le Corbusier

 

<<Mal connue en France, méthodiquement écartée des anthologies de Le Corbusier et des ouvrages sur les unités d'habitations, la cité radieuse de Berlin a peut-être souffert d'être un "trouble fête" dans une historiographie franco-française de Le Corbusier, plaçant l'hexagone comme unique lieu de création, naissance et épanouissement d'un concept et d'un moment clef du passage de l'architecture moderne à l'architecture post-moderne : l'Unité d'habitation de grandeur conforme de Le Corbusier. Mais sans doute l'immeuble berlinois est-il tombé dans l'oubli, lui-même, par la volonté de son auteur, qui règle définitivement avec distanciation et dédain avant même sa mise en service, le sort de l'unité de Charlottenbourg. Un troisième facteur doit être pris en compte : l'effacement incontesté des autres unités d'habitations face au "chef-d'œuvre fondateur", Marseille. En effet, on ne peut difficilement s'empêcher de voir dans la cité de radieuse de Marseille, mais aussi dans une certaine mesure de Nantes, un modèle parfaitement abouti, à partir duquel les autres unités seraient des reproductions mineures ou les suites amoindries d'un concept qui, face aux particularités de la commande, n'arrive pas à atteindre la typologie. Berlin, comme Briey ou Firminy, dans l'ombre de Marseille, souffre de plus d'un éloignement géographique avec la France, berceau de l'idée d'Unité d'habitation, la plaçant, de fait, un peu à part.

Et pourtant, cette situation géographique, mais surtout géopolitique, devait au départ être un formidable tremplin sinon mondial, au moins européen, pour les idées de Le Corbusier. En 1955, Berlin n'est plus la capitale de l'Allemagne (du moins en RFA) mais elle est au centre des tensions politiques mondiales de la guerre froide et donc de l'attention. La participation de l'architecte à la reconstruction de Berlin se fait d'ailleurs par la volonté du sénateur Schwedler d'attirer les regards sur la ville. Ce dernier propose, de plus, pour la première fois à l'architecte une participation active, intégrée dans un plan de reconstruction, et non pas isolée, comme dans les expériences françaises, où l'unité d'habitation se construit, à titre unique, en marge des plans urbains des grandes villes.

Tremplin politique, mais surtout démonstration artistique puisque la reconstruction du Hansa Viertel se fait sous la forme d'une grande exposition d'architecture regroupant les grands maîtres de l'architecture moderne (Gropius, Aalto, Taut, Scharoun, Niemeyer, Vago…). Pour Le Corbusier, l'Interbau est l'occasion de se présenter après la guerre comme le défenseur d'une architecture du logement personnelle, d'un type inédit et d'une toute nouvelle échelle (qui deviendra bien la norme dans les décennies à venir). De fait, l'unité d'habitation de Berlin surclasse de loin (et doit pour cela quitter le Hansa Viertel), en volume et en nombre d'appartement, les immeubles de ses collègues. Ces derniers, dans leurs dimensions réduites se réfèrent plus à une conception de l'habitat collectif antérieur qu' à venir.

Démonstration sociale, enfin, puisque l'unité d'habitation de Le Corbusier de Berlin est la seule des cinq, destinées, au départ, à un public réellement prolétaire.

Cependant, cette commande prometteuse, censée propulser la série Unité d'habitation hors de France, est en réalité le vrai facteur qui placera l'œuvre berlinoise en marge de la série (en place 4+1 au lieu de 3). L'oubli français de l'œuvre et sa banalisation au contraire du côté allemand (surtout depuis le légitime classement de l'œuvre au Denkmalschutz en 1993) occultent en effet la lutte acharnée que se livrèrent les autorités allemandes et Le Corbusier. À la différence de Marseille ou de Nantes, le combat perdu par l'architecte eût pour conséquence une dénaturation du projet et de ses idées, dénaturation dont certains aspects interdisent à l'immeuble de Charlottenbourg le titre d'Unité d'habitation de grandeur conforme de Le Corbusier. C'est cet aspect, inabouti, intermédiaire de l'œuvre berlinoise qui à la fois sort la cité radieuse de Berlin d'une utopique typologie de la série Unité d'habitation mais qui en même temps justifie une étude poussée pour comprendre les vrais phénomènes à la base d'un résultat qu'on a toujours trop simplement résumé à la déception de son auteur.

Les causes de la dénaturation du projet de Le Corbusier tiennent dans son impossibilité d'agir sur le déroulement des travaux, techniquement d'une part car l'agence française n'est pas responsable du chantier d'exécution, politiquement d'autre part car l'architecte n'a pas de réel appui dans les instances dirigeantes de Berlin. Schwedler n'est pas Claudius-Petit, son engagement envers le projet de Le Corbusier ne réside que dans le nom de l'architecte ; il ne réalisera jamais les indispensables aménagements juridiques que nécessite une œuvre aussi hors norme. C'est une notoriété que commande Schwedler et non une unité d'habitation de Le Corbusier. Pour avoir l'architecte, il accepte finalement l'unité, qu'il avait pourtant refusée en première instance et qu'il laissera méthodiquement mutiler par un architecte d'exécution aussi peu concerné que lui par les théories de Le Corbusier mais bien plus par le calendrier et budget.

Les déformations du projet français portent sur deux aspects : la définition de l'espace et de la vie en communauté propres à Le Corbusier d'une part, et sa vision esthétique d'autre part.

Fidèlement aux théories de Le Corbusier, la cité radieuse de Berlin doit être un lieu de vie familial, dont chaque logement profitant de la double orientation, de dimensions harmonieuses issues du Modulor d'une ouverture de l'espace, fait écho à une organisation collective non moins harmonieuse basée sur le commerce, aux travers de services installés sur le toit et dans la septième rue. En réalité, l'immeuble ouvert à la location en 1958 est dépourvu d'installation sur le toit, les quelques magasins sont installés au rez-de-chaussée et les logements, à 80% pour célibataires ou couples sans enfants, ne respectent ni les dimensions ni l'ouverture de l'espace initialement prévu et peu bénéficient de la double orientation.

La vision esthétique de l'auteur est également détournée. La salle des machines et le local des magasins, les meubles ainsi que l'auberge de jeunesse n'ont jamais été dessinés par le Corbusier, les brises soleils sont absents et l'architecte dût menacer de se plaindre directement au président de la RFA pour qu'on respecte la forme prévue pour les fenêtres, qui ne sont installées correctement qu'à partir du septième niveau. Dernier outrage, posthume cette fois, aux idées de Le Corbusier : le béton originalement brut, expression de la vision primitiviste de l'auteur est recouvert d'une peinture protectrice.

Malgré la marginalité de l'oeuvre berlinoise, le succès allemand est au rendez-vous dès 1957. Balayant une opposition populaire et politique très virulente avant la construction, le public de l'Interbau, sacre la cité radieuse de Le Corbusier comme l'immeuble le plus envié de tous ceux de l'exposition. De toutes les réalisations contemporaines, l'immeuble de la colline olympique est le plus grand, ses appartements sont les plus spacieux, ses services les plus nombreux. Pourtant il n'est pas la seule barre horizontale sur pilotis proposant des appartements en duplex ou des magasins ; mais il est le seul à proposer tous ces éléments en même temps.

            La fortune critique de l'œuvre reste aussi bonne à travers le temps malgré le passage à la copropriété en 1979 qui modifie totalement la sociologie de ses habitants suivant un processus analogue à celui de Marseille. Les nouveaux habitants, plus cultivés, plus riches et engagés dans les idées de Le Corbusier, accomplissent dans la cité radieuse de Berlin leur rêve de posséder une partie d'une "icône architecturale". Ce changement de statut, qui a déplacé la façon de vivre ensemble la Corbusierhaus mais ne l'a pas du tout détruite, se fait en réalité au bénéfice de l'œuvre. Centre de toute l'attention de ses propriétaires elle est l'objet, dès 1986, d'une totale remise en l'état et d'un aménagement dans le sens d'un respect de Le Corbusier et d'une volonté de faire connaître ses idées et son œuvre.

            Ce mouvement pour la reconnaissance de la cité radieuse de Berlin comme contribution majeure à l'architecture berlinoise, aujourd'hui consacrée dans tous les dictionnaires et ouvrages touristiques de la capitale allemande commence lentement à dépasser la frontière et toucher la France. Ainsi le musée national d'art moderne, centre Georges Pompidou a fait l'acquisition en 1994 d'une maquette en bois de 55 x 122 x 90 cm, exposé en salle 39, du projet initial de Le Corbusier pour l'unité d'habitation de Berlin, avec notamment les nombreux équipements sur le toit prévus en 1956. La France pourra également prochainement découvrir l'immeuble berlinois sur la chaîne de télévision Arte, au travers d'un documentaire réalisé le 11 octobre 2003 par Maren Niemeyer, rédactrice du magasine féminin "Lola", baptisé "My home is my castle – Wohnen in der "Unité d'habitation Berlin" in Berlin Charlottenburg" (Mon foyer est mon château, habiter l'unité d'habitation Berlin de Charlottenbourg).

L'immeuble berlinois n'inspire pas que l'Allemagne mais également l'artiste contemporain Tom Sachs qui exposa du 24 juillet au 5 octobre 2003 à la fondation Guggenheim de Berlin sa vision plastique très libre de l'unité d'habitation de Charlottenbourg.

            Le consensus actuel autour de la cité radieuse de Berlin, en particulier en Allemagne, reflète mal une relation qui fût toujours difficile entre Berlin et Le Corbusier. Déjà de passage chez Behrens, le jeune Jeanneret se montrait critique à l'égard de la production architecturale de la ville. Après "l'affaire Corbusierhaus", l'architecte franco-suisse connaîtra un second échec dans la future capitale allemande. En effet, en 1958, les mêmes autorités berlinoises lui proposent de participer au concours de la reconstruction du centre de la ville entre 1958 et 1961. Représenté par l'intermédiaire encore une fois de Wogenscky, le projet de l'atelier 35 rue de Sèvres décrit par Le Corbusier lui même dans l'Oeuvre complète en 1965, échoue face à un jury dans lequel Gropius, malade est remplacé par Vago!>>